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par René Berthier le 17 juin 2019

Syndicalisme révolutionnaire et anarchisme (2e partie)

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Malatesta insiste bien sur le fait qu’entre anarchisme et mouvement ouvrier il y a une distance, ce qui ne concorde pas du tout avec les vues de Schmidt et Van der Walt, mais ressemble étrangement au point de vue de Karl Kautsky (repris par Lénine) qui insistait sur le fait qu’il n’y avait pas équivalence entre mouvement ouvrier et socialisme : « Le mouvement ouvrier et le socialisme ne sont nullement identiques de nature », dit Kautsky dans Les Trois sources du marxisme : la classe ouvrière ne peut pas être d’elle-même révolutionnaire. De même, Malatesta écrit en 1925 :

« Le mouvement ouvrier, malgré tous ses mérites et tout son potentiel, ne peut être un mouvement révolutionnaire en soi, dans le sens du déni des bases juridiques et morales de la société d’aujourd’hui  [note] . »
Si on compare les prises de position de Kautsky et celles de Malatesta à la même époque (1908 et 1907), on constate d’étranges similitudes :





Si Malatesta préconisait effectivement que les anarchistes se livrent à une activité syndicale – parce qu’après tout c’est là que se trouvent les travailleurs – il mettait comme condition que lesdits anarchistes ne devaient pas s’y perdre : « Si pour la vie de l’organisation et pour les besoins et la volonté des organisés il faut vraiment faire des compromis, céder, en venir à des contacts impurs avec l’autorité et avec les partons, qu’il en soit ainsi. Mais que ce soit les autres qui le fassent et non pas les anarchistes  [note] . » En somme, les anarchistes ne doivent pas se salir les mains. Si Pelloutier, Pouget, et tant d’autres avaient agi ainsi, il n’y aurait jamais eu de syndicalisme révolutionnaire.

Il y a quelque chose de profondément incohérent dans le point de vue de Malatesta, qui donne l’impression qu’il n’a aucune idée de ce que peut être l’activité syndicale sur le terrain. En effet il écrit dans le même article que « les anarchistes dans les syndicats devraient se battre pour les garder ouverts à tous les travailleurs, quels que soient leur opinion et leur parti ». Quel sens y a-t-il à se battre pour laisser les syndicats ouverts à tous les partis si cela aboutit à ce que ces autres partis assument des mandats et pas les anarchistes ?

Quant à Kropotkine, lorsqu’il écrivit dans La Révolte en 1890 qu’il était nécessaire que les anarchistes entrent dans les syndicats  [note] , ses propos furent très mal accueillis et suscitèrent de violentes critiques, selon un rapport de police du 23 octobre 1890  [note] . Voici ce que dit ce rapport : « ... Des protestations nombreuses se firent entendre ; on cria presque à la trahison. Des lettres individuelles ou collectives fort vives de ton furent adressées au journal. Il en vint aussi de l’étranger... » On constate encore une fois une surprenante similitude entre la situation du Brésil et celle de la France : Edilene Toledo, par exemple, nous dit que « les anarchistes engagés dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire furent très durement critiqués par une grande partie du mouvement anarchiste » [note] . C’est dire que l’activité des anarchistes dans le mouvement syndical n’était que marginalement acceptée par les militants, du moins pendant un temps.
Prenant l’exemple de São Paulo, Jacy Alves de Seixas montre que les mêmes divisions du mouvement anarchiste en France existaient également au Brésil :
« Avant 1903, il y avait, sans l’ombre d’un doute, de la part des anarcho-communistes de São Paulo, une disposition qui les rapprochait du mouvement ouvrier naissant. “Entrons dans ses associations” (Il Risveglio, n° 44, 5/03/1899) était un mot d’ordre adopté sans restrictions. Mais cette affinité était loin d’avoir la portée du parti pris syndicaliste qu’on voit s’amorcer et qui entraîne les premières lézardes au sein du groupe anarchiste. L’engagement de quelques-uns des militants les plus représentatifs dans l’organisation et dans l’animation des ligues de résistance provoque, à l’intérieur du mouvement, la réactualisation de la discussion sur la pertinence de la participation des anarchistes au mouvement ouvrier et la question – essentielle – de l’orientation de leur action [note] . »

Ce que dit Jacy Alves de Seixas est parfaitement cohérent avec la thèse d’un anarchisme initial anti-syndicaliste. L’historienne ajoute que « au fur et à mesure que les associations de résistance prennent de l’importance et que le syndicalisme s’étend, les anarcho-communistes veulent s’en démarquer et aiguisent leurs critiques envers : a) le syndicalisme révolutionnaire lui-même et b) l’aspect inconditionnel de la participation des anarchistes syndicalistes au mouvement ouvrier. C’est donc de l’intérieur du groupe anarcho-communiste de São Paulo, au moment où l’organisation du mouvement ouvrier brésilien est en plein essor, qu’un courant syndicaliste révolutionnaire se dégage ».
Autrement dit, les anarcho-communistes prirent leurs distances avec le syndicalisme révolutionnaire au moment même où les syndicats se développaient et où le mouvement ouvrier brésilien était en plein essor! Et pour que le syndicalisme révolutionnaire apparaisse, il a fallu qu’il se « dégage » (sic) du groupe anarcho-communiste de São Paulo. Encore une fois, tout cela ne concorde pas avec l’histoire mythifiée d’auteurs qui présente le syndicalisme révolutionnaire comme uns « stratégie » de l’anarchisme.

♦ A partir de 1890-1892 jusqu’en 1902, on peut établir qu’il y a une période proprement « anarchiste » du mouvement ouvrier français, en particulier dans les Bourses du travail, qui n’ont pas été fondées par des anarchistes mais dans lesquelles ces derniers ont rapidement joué un rôle déterminant. En fait, les bourses du travail, des structures géographiques implantées sur la localité, ont quasiment joué le rôle de groupes anarchistes au sein du prolétariat. C’est en 1892 qu’un certain nombre de Bourses du travail décidèrent de se regrouper et de créer une fédération. Les anarchistes ne sont pour rien dans cette fondation, qui résulte d’une scission au sein de la Fédération nationale des syndicats d’orientation guesdiste  [note] . Des tensions étaient apparues entre les partisans de la grève générale et les guesdistes, qui y étaient opposés. Les anti-guesdistes — allemanistes, anarchistes, blanquistes, positivistes (dont il existait un courant, notamment dans le Livre) et adhérents de sensibilité socialiste mais sans appartenance à un parti — créèrent donc la Fédération des bourses du travail. Mais au sein de cette nouvelle organisation des conflits éclatèrent entre les différents courants qui y cohabitaient. Les anarchistes apparurent comme ceux qui étaient en mesure de modérer les conflits.



L’anarchiste Fernand Pelloutier fut élu secrétaire adjoint de la Fédération nationale des Bourses du travail en 1894, puis secrétaire en 1895 et entreprit un remarquable travail d’organisation.
♦ La date de 1902 marque la fin de cette période. La CGT s’est constituée en 1895 mais elle ne peut absolument pas être qualifiée de « syndicaliste révolutionnaire ». La nouvelle organisation est faible, elle végète, elle est plus une ébauche qu’une structure effective. La Fédération des bourses du travail, développée avec dynamisme par son secrétaire Fernand Pelloutier, est bien plus structurée et incomparablement plus puissante. Elle ne tient pas à perdre son autonomie et n’a accepté l’idée d’une confédération que dans la mesure où celle-ci n’ait « pour objet que d’arrêter sur les faits d’intérêt général qui intéressent le mouvement ouvrier une tactique commune [...], la réalisation de cette tactique restant aux soins et à la charge de celle des fédérations adhérentes qu’elle concerne » [note] .
La partie qui se joue est ici décisive. Le processus d’unification des deux structures : horizontale (Fédération des bourses du travail) et verticale (CGT) sera achevé lors d’un congrès tenu en 1902. On peut dire que la période proprement « anarchiste » du mouvement syndical s’achève à ce moment-là. La nouvelle CGT est maintenant animée par Victor Griffuelhes, Émile Pouget et Alphonse Merrheim. Ces hommes défendront une orientation fortement teintée d’anarchisme, qui deviendra le syndicalisme révolutionnaire.
Les bourses du travail ne disparaîtront pas mais leur importance deviendra progressivement moins importante que celle des structures verticales, industrielles de l’organisation. Cela ne signifie pas que le rôle des anarchistes va diminuer, mais dans la CGT va se faire un brassage d’idées et de stratégies, auquel participeront les anarchistes, mais également d’autres courants du mouvement ouvrier. Ce brassage va créer le syndicalisme révolutionnaire dont l’acte de naissance n’est pas la charte d’Amiens, contrairement à ce qui est habituellement dit.

(à suivre...)
PAR : René Berthier
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