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par Patrick Schindler le 26 avril 2020

Mai bientôt là, le rat de la bibliothèque lira ce qui lui plaira

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le reste de l’année aussi, d’ailleurs...



Rubrique à parution aléatoire, Le rat noir de la bibliothèque vous propose les livres que le ML aura lus et aimés. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposés.



Je faisais partie, je l’avoue volontiers, des premiers à m’imaginer avoir tout compris, grâce à des lectures parcellaires, de la réalité complexe de l’Algérie de ces trois dernières décennies. Quelle arrogance ! Après la lecture de Hirak en Algérie, l’invention d’un soulèvement, je m’aperçois que j’étais d’une naïveté de pâquerette !

Ce livre « passionnant », si l’on peut dire, est une véritable révélation pour tous ceux qui souhaitent aller plus au fond des choses. Un livre collectif, rigoureux, initié par des animateurs d’Algéria-Watch, l’association de défense de droits humains en Algérie. Sa principale qualité est de nous faire revivre ce qui est à l’origine du Hirak (le mouvement), né le 22 février 2019 et en suivre dans une seconde partie du livre, le déroulement. Depuis ce jour-là, souvent par millions, des Algériennes et Algériens ont occupé chaque vendredi, les rues de toutes les villes du pays pour réclamer le départ du régime en place depuis l’indépendance. Des chefs de l’armée (qui seule donne mandat aux civils et non les citoyens) et de la police politique, coupole mafieuse corrompue et agglutinée autour du pactole des milliards de dollars issus de la manne du pétrole. Ces derniers tenant la population sous un profond mépris. Tout au long des 18 chapitres du livre, les auteurs nous invitent à suivre dans une logique implacable, ce qui a amené à cette formidable vague populaire pacifique. Décryptage de la démarche.

Mais avant toute chose, même si cela fait mal, il convient d’insister sur un chapitre fondamental de cette histoire, appelé « les années de sang ». Impossible en effet de ne pas rappeler le contexte des années 90. Ce rappel historique concerne les cinq premiers chapitres. Petit résumé (sans aller au fond des choses pour vous laisser l’envie de les approfondire). Après deux années de démocratie de façade (durant lesquelles les rares organisations indépendantes étaient soit réprimées par la police, soit neutralisées par la technique du « clonage », (expliquée en détail dans un chapitre), les militaires fomentent un coup D’État militaire en janvier 1992, afin de remettre tout le monde au pas. Les « janviéristes » dissolvent le Parlement, posent leur jalons tandis que la répression se déchaîne à partir de 1994 contre les responsables et élus du Front Islamique du Salut (FIS). Sous couvert d’une lutte contre l’islamisme, l’armée se drapant face au monde dans le rôle de pionnier de la lutte antiterroriste et « d’ultime rempart contre l’intégrisme islamiste ». Mais on va vite s’en apercevoir, ayant pour réel objectif le contrôle politique et social du pays. Différents acteurs agissent donc sur le terrain. Les forces de l’ordre régulières. Les groupes paramilitaires liés au Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) s’affichant comme anti islamistes ou se faisant passer au contraire pour des islamistes (escadrons de la mort). Les groupes armés islamistes véritablement autonomes et d’autres manipulés ou constitués par le DRS et enfin, des milices de « patriotes ». En 1995-1996, le gouvernement déclare que les cadres des formations islamistes sont maîtrisés et que la situation est « sécurisée ». Sécurisée s’il en est, car la terreur continue de sévir massivement sous forme de représailles collectives, de tueries de masse, de disparitions forcées, d’attentats à la bombe et de massacres civils. Un moyen pour les généraux janviéristes d’assurer la permanence de leur domination. Ils ont toute latitude pour mater à présent l’importante partie de la population qui avait basculé dans l’insoumission, face au diktat d’une « démocratie de façade » avant le putsch.

Le DRS lance des opérations de désinformation visant à rallier les intellectuels et militants laïques et journalistes francophones (qui leur sont bien utiles pour propager leur désinformation) jusqu’à certains nationalistes arabophones. C’est ainsi que la « machine de mort » se met en place. Assassinats ciblés, puis aveugles qui font des milliers de victimes dans les bus, les marchés, les trains. Et puis en 1997, c’est le paroxysme. Aujourd’hui encore, le doute demeure. Le nombre de morts évolue dans un océan d’incertitude, 100 000 ? 150 000 ? Les sources les plus minimalistes avancent le chiffre de 60 000, alors que d’autres 200 000, chiffre que Brahim, mon cher voisin kabyle qui a lu le bouquin avec une extrême vigilance, est loin de trouver maximaliste (la plus grande partie de sa famille vivant là-bas et en fut témoin)… En 1999, une première loi dite de « concorde civile » permet en réalité aux islamistes qui ont rendu les armes de se réinsérer et d’être amnistiés pour la très grande majorité d’entre eux. Les violences ne cessent pas pour autant durant le quatrième mandat truqué de Bouteflika en 1999, sous le faux nez d’une pseudo « réconciliation nationale » qui en fait, sert de cache-sexe aux exactions des généraux et leur permet d’échapper à être jugés pour leurs crimes contre l’humanité. Refermons cette longue mais incontournable parenthèse introductive.

Mais les Algériens ne furent pas dupes et comprirent rapidement qu’il s’agissait d’une « fausse paix », payée au prix fort. Car depuis, aucun procès équitable ne s’est déroulé en Algérie pour établir les responsabilités de l’armée, les agents de l’Etat et les membres de groupes armés se réclamant de l’islam. Les crimes sont restés impunis. Les disparus toujours disparus. Et les charniers n’ont jamais été mis au jour. C’est pourquoi fin 2019, la quête pour la vérité et la justice des familles de victime est toujours une des motivations lors des manifestations du Hirak.

Dans les chapitres suivants, les auteurs tentent de lever un coin du rideau de fer pour nous éclairer sur les mécanismes bien rôdés et les constantes d’un régime particulièrement opaque, dont les codes nous échappent, souvent à nous qui vivons de l’autre côté de la Méditerranée. La France qui (comme d’autres puissances alléchées par les pétro-dinars) par intérêt économique et une soi-disant résilience en tant qu’ancienne colon, cautionne par sa discrétion de violette, ce système de corruption à tous les étages. Pots-de-vin, bakchichs partout et pour tout. Détournements de fonds publics par des fonctionnaires kafkaïens qui abusent de leur fonction et de leur autorité. Trafics d’influence et de faux billets de banque. Blanchiment et autres malversations en tout genre. Et ce, jusqu’à l’écœurement. Un autre chapitre décortique l’aspect économique, les prodromes de la faillite qui, en sus du problème social, ont rajouté une couche dans le ras-le-bol général. Accentuées dans les années 1980 avec la mainmise des réseaux de corruption sur le commerce extérieur, entrainant moultes manifestations locales dénonçant des conditions de vie de plus en plus difficile et vite réprimées.
C’en était décidément trop pour un peuple écœuré qui décida un jour de massivement et pacifiquement dire NON. Et jeter à la face de leurs gouvernants : « Gardez l’argent, rendez-nous l’Algérie ».
Les chapitres suivants nous emmènent dans des régions (Oran, l’endormie et Constantine, la résignée) tout à coup réveillées de leur léthargie engendrée par trop d’injustice et de mensonges. Défilant dans les rues au son des musiques créatives d’artistes entrés dans la danse pour réclamer un état civique et non militaire. Faisant fît des arrestations. Même si depuis le début du Hirak tout un chacun peut être arrêté arbitrairement et livré à une justice contrôlée par l’état-major de l’armée, comme l’explique à l’appui d’exemples, un avocat militant des Droits de l’homme. Mais les manifestants doivent aussi être attentifs à ne pas tomber dans les écueils de la division ethnique (arabes/berbères) et faire front aux tentatives d’infiltration des intégristes de ce qui reste du FIS et aux intimidations policières. Mais rien arrête le peuple qui au fil des jours, se réapproprie les vieilles icônes des luttes antérieures, comme Fatma N’Soumer, résistante durant l’occupation française dans les années 1850, ou les martyrs de la guerre d’indépendance.
Les derniers chapitres, prodigieusement instructifs nous montrent en exemples. Comment une fois encore, les choses sont orientées et contrôlées dans les médias algériens. Les rédactions des journaux et chaînes de télé devant s’ajuster aux variations et désidératas de la junte, comme l’expliquent les témoignages de plusieurs journalistes indépendants. La presse algérienne qui, après la défection de Bouteflika en 2019, reprenait les propos du chef de l’état-major qui voulait faire croire au peuple algérien qu’il menait une grande « purge » au sein de la direction de l’ancienne équipe dévoyée, alors qu’il ne s’agissait que d’une manœuvre, -conséquence directe des pressions exercées par les services américains et britanniques, après les affaires tunisiennes de Tiguentourine-, une lutte intestine pour se débarrasser des ennemis gênants et concurrents et ainsi préserver l’essentiel du pouvoir des chefs militaires s’étant emparé de la rente pétrolière. Les réseaux sociaux infiltrés, manipulés par des « mouches électroniques » fabriquées par les « geeks » appointés par la police politique (certains intellectuels se laissèrent berner et tombèrent dans le piège). Et enfin, le consensus global des quatre principaux partenaires économiques affichés de l’Algérie, la France, les États-Unis, la Russie et la Chine, pour maintenir le statu quo face à la volonté de changement du peuple. Mais toutes ces magouilles n’agissent plus sur le peuple en révolte. Le Hirak a mis fin au consensus entre les tenants du pouvoir, jusque-là garants de sa force, ouvrant donc une phase de grande incertitude. Car le peuple à présent n’écoute plus dans une attitude désabusée et passivement sceptique. Il a ouvert les yeux, revendique, s’organise, réfléchit et agit. Mais il a surtout grâce à l’originalité et l’ampleur de son mouvement, réussit à contredire les idées reçues sur la société algérienne, perçue communément comme repliée sur ses conservatismes. On termine ce livre en se disant que prévenus, on se méfiera plus à l’avenir des sons de cloches que l’on pourra entendre dans la presse francophone. Ainsi mieux informés, on sera mieux armés pour argumenter sur l’histoire de ce Hirak que l’on connaitra dès lors d’un peu plus près.

Patrick Schindler, groupe Botul FA
Hirak en Algérie, l’invention d’un soulèvement, sous la direction de Omar Benderra, François Gèze, Rafik Lebdjaoui et Salima Mellah, éd. La Fabrique, 16€, disponible à la librairie Publico, 145 rue Amelot 75011 Paris.




Rigolons un peu ! Je m’étais régalé à la lecture de La bête à sa mère et la suite, La bête et sa cage du canadien David Goudreault, déjà chroniqués dans les colonnes du Monde libertaire, version papier. De fait, je disais à une amie fan de cet auteur, qu’en attendant la sortie du 3ème tome des aventures du héros, -tendre crétin machiste, homophobe, raciste et sûr de sa connerie-, je n’avais rien trouvé d’aussi drôle et déjanté à me mettre sous la dent pour patienter. Elle me dit attends. Elle fouilla dans la bibliothèque héritée de son père et me sortit ce petit bijou : La conjuration des imbéciles. Ce livre a, lui, été écrit au début des années soixante par un jeune inconnu, John Kennedy Toole. Son talent n’ayant pas convaincu les éditeurs, refusé, se prenant pour un écrivain raté, il se suicida à l’âge de trente-deux ans. Le livre sortit en 1980 et fit un véritable triomphe, couronné un an plus tard par le prix Pulitzer, rien que ça ! Il y a vraiment des écrivains qui n’ont pas de chance. Ironie de l’histoire, il avait cité en exergue à son livre une phrase de Swift : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. »
Tout comme celui de David Goudreault, le héros de JK Toole, Ignatius, est aussi bas du front, égocentrique, feignasse et sûr de lui. Négligé, en surpoids, maladroit, adepte de l’abstinence/branlette, il vit avec sa mère alcoolique à La Nouvelle Orléans, dans une petite maison hors temps, au début des années 60. On va le suivre dans sa vie quotidienne. Entre son activité principale, aller au cinéma dénigrer des films à son sens décadents. Ou, grand adepte du philosophe Boèce -défenseur de l’orthodoxie religieuse dans la Rome décadente-, remplir ses innombrables cahiers Big Chief de ses réflexions et théories mégalomanes sur un monde dégénéré. Au fil de son aventure « à la Don Quichotte des temps modernes », on croise une foule de personnages pittoresques, rebus d’une vie subie plutôt que souhaitée. Mes préférés étant ces flics bornés qui ne pensent qu’à foutre les paumés du French Quarter en taule pour faire leur chiffre. Une tenancière trafiquante d’un bar louche qui se prend pour un grand metteur en scène quand elle coache son unique entraîneuse-maison. Un « brave-Noir-coton » qui manie l’ironie et l’autodérision aussi bien que son balais dans le rade pourri de la patronne pour une somme dérisoire, afin d’échapper à la taule et n’en rate pas une, planqué derrière l’écran de ses épaisses lunettes noires.
Mais tout va basculer dans la petite vie bien réglée de notre héros de glandeur -qui n’en a pas foutu une rame après avoir péniblement décroché son diplôme universitaire-, le jour où sa mère va forcer son gros fils adipeux à travailler pour que leur barque ne prenne pas l’eau. Arrivera-t-il avec tous ses handicaps, son anneau pylorique qui se resserre à chaque contrariété, à trouver un job à sa grosse mesure ? Et au cas où, comment le zozo va-t-il s’en sortir ? Sa mère le supportera-t-elle encore longtemps ?
Le livre, découpé en petites séquences jubilatoires, nous permet euphorisés, de pénétrer joyeusement dans un monde de loufs. Au départ, on est un peu dérouté par la psychologie du héros. Une fois immunisés, il devient de plus en plus difficile de résister à l’envie de tourner au plus vite la prochaine page, tellement la vie de tous ces personnages loufoques, pathétiques et hauts en couleurs devient trépidante. Une écriture incisive. Critique acerbe du modèle américain autophage. On ne peut s’empêcher, assis au fond de ce cul-de-basse-fosse bordant le Mississipi, de se tordre de rire sans arrière-pensées, beaucoup et souvent. On est frustré la dernière page tournée, à l’idée que des éditeurs n’aient pas discerné plus tôt la profondeur du message et nous aient ainsi privé par leur aveuglement, d’une suite qui eut sans doute été prometteuse. En tous cas, ce livre est un véritable antidote au stress généré par un long confinement !…
Patrick Schindler, groupe Botul FA
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, éd. 10/18, traduit par Jean-Pierre Carasso, disponible chez Publico, 145 rue Amelot 75011 Paris.
PAR : Patrick Schindler
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