Lorsque, en 2010, Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, publiait son livre Mediator® 150 mg : combien de morts ?, dans lequel elle mettait en lumière les graves complications, parfois mortelles, qu’entraînait ce médicament, elle s’attirait les foudres du laboratoire Servier, titulaire du brevet et producteur du médicament incriminé. Un procès, gagné en première instance par Servier, conduisait à la censure du sous-titre, jugé attentatoire à la réputation de l’industriel. Depuis, les faits ont pu être établis (et le sous-titre du livre rétabli), et c’est au tour du patron Jacques Servier de passer devant les juges. Devant le tribunal de Nanterre, depuis le 18 mai, près de 700 parties civiles lui reprochent de les avoir délibérément trompées sur la composition du Mediator et d’avoir mis leur santé et leur vie en danger. Un rapport judiciaire estime que 1 300 à 1 800 patients sont décédés des complications liées à l’usage du benfluorex, molécule composant le Mediator®. Comment un médicament inutile et dangereux a-t-il pu être autorisé et commercialisé pendant trente-trois ans ? Entre 1976, date de mise sur le marché, et 2009, date de retrait, 2,4 millions de personnes auront pris 145 millions de boîtes de Mediator® (à raison de 30 comprimés par boîte, cela fait 4 350 millions de comprimés !), remboursées à 65 % par la Sécurité sociale. Chiffre d’affaires cumulé : 300 millions d’euros… À l’origine, le Mediator® a été proposé comme traitement adjuvant chez les patients diabétiques en surpoids qui avaient des taux élevés de lipides dans le sang. Malgré le très faible niveau de preuve d’efficacité, et grâce à une communication habile, ce produit a trouvé preneur et s’est très bien vendu. Très vite, cependant, ce médicament va être détourner de sa destination officielle et utilisé comme coupe-faim chez les obèses. Pourtant, dès l’année 1978, dans la revue Pratique 2, et sous le pseudonyme assez parlant de James Larnaque 3, un médecin mettait en garde ses confrères sur ce médicament, en montrant sa face cachée : le benfluorex est un anorexigène, c’est-à-dire un coupe-faim, dérivé de l’amphétamine.Histoire des anorexigènesLes médicaments anorexigènes ont déjà une longue histoire. On connaissait l’effet anorexigène des amphétamines dès les années 1930, mais leurs graves effets secondaires neurologiques, comme l’addiction et l’apparition de troubles psychotiques, empêchaient leur utilisation dans le traitement de l’obésité. En 1960, les propriétés anorexigènes d’un dérivé d’amphétamine, la norfenfluramine, sont mises en évidence chez la souris, sans les effets secondaires neurologiques habituels...