Nouvelles internationales > Une démocrature national-islamique
Nouvelles internationales
par Elan Noir le 18 octobre 2016

Une démocrature national-islamique

extrait du supplément ML sur la Turquie

Le 7 août Erdogan a organisé un gigantesque « Rassemblement pour la démocratie et les martyrs ». Une démocratie qui se résume à l’organisation d’élections, dans un pays marqué par la violence d’État qui s’exerce contre les minorités ethniques ou religieuses (Arméniens, Alezis, Kurdes...), contre tous ceux qui aspirent à plus de liberté et ont été victimes de massacres, déplacements de populations, arrestations, tortures.







Une « dictature élue »
L’arrivée au pouvoir en 2002 d’Erdogan n’a amené qu’une courte période de libéralisme, qui s’est surtout traduit par un libéralisme économique, permettant le renforcement de la bourgeoisie. Erdogan a habilement converti sa radicalité religieuse originelle en une apparence d’« islamisme modéré », qui lui a permis de prendre le pouvoir avec son parti l’AKP et de le consolider depuis : armée, appareil bureaucratique, appareil judiciaire, presse sont devenus des instruments à son service. Cette « modération » contre l’énorme oasis de liberté de 2013 au Parc Gezi a donné lieu « à des violations des droits humains à très grande échelle ; le droit de se réunir pacifiquement a été systématiquement bafoué et les violations du droit à la vie, à la liberté et à ne pas être torturé et maltraité ont été nombreuses » (Amnesty International).

Erdogan ne fait que poursuivre l’histoire d’un État structurellement violent, habitué aux massacres dans l’impunité. La répression, auparavant assurée par l’armée, est confiée à des corps spéciaux de la police et de la gendarmerie, avec l’aide de milices influencées par l’extrême droite et de foules fanatisées contre les gavur (infidèles) : l’ennemi ne peut être qu’un gavur, le gavur ne peut être qu’un ennemi.


« Turquifier, islamiser, moderniser »
Le discours du 7 août permet de comprendre comment Erdogan récupère l’héritage historique du culte de la nation et de l’État, jusqu’alors dans les mains de l’armée. Pour décor : une mer de drapeaux, d’énormes portraits d’Erdogan et de Mustapha Kemal Atatürk (Turc-Père), une tribune partagée par le parti islamiste AKP, kémaliste CHP et fasciste MHP.
Il s’adresse aux « 79 millions de Turcs », à « ma sainte nation », utilisant l’expression millet, qui a le sens de communauté religieuse. Depuis l’origine, en 1923, la nation turque est pensée comme une communauté de musulmans sunnites, conception religieuse de la nation jamais remise en cause. La lutte d’indépendance contre Anglais, Français et Grecs avait un caractère de lutte religieuse contre les gavur et, en 1918, le programme du nationaliste Ziya Gökalp était : « Turquifier, islamiser, moderniser ». Dès 1924, la Diyanet (Présidence des affaires religieuses) aide financièrement les mosquées, et l’armée au pouvoir en 1980 rend l’enseignement religieux obligatoire, favorise la création d’écoles religieuses, encourage la « synthèse turco-islamique » selon laquelle « La Turquie est le bouclier et le fer de lance de l’islam ».

En son temps, Atatürk a été paré du titre religieux de Gazi, champion de l’islam. Gazi, c’est le nom que donne aux résistants aux putchistes, ou celui de sehit (morts pour l’islam). Il affirme : « Ce que nous ferons, nous le ferons pour Dieu ». Déjà, dans la nuit du 15 juillet, il avait fait diffuser par les haut-parleurs des minarets un appel à la résistance contre les putschistes gülenistes (jusque-là associés au pouvoir et à la répression) : « L’appel à la prière ne se taira jamais, le drapeau ne sera jamais amené ».

Il développe un récit historique appris à l’école, répété à la mosquée, à la caserne, dans la vie politique. Il évoque les six principes du kémalisme (les six flèches), tels le nationalisme, le populisme, le républicanisme, se voulant le continuateur de ce culte de la nation et de l’État. Pendant longtemps l’armée a utilisé la religion pour renforcer son pouvoir. Aujourd’hui, l’islam politique a pris le relais : Erdogan affirme « nos principes sont ceux qui ont guidé Osman Gazi », rendant hommage à Osman, fondateur en 1299 de la dynastie des Ottomans. Il appelle « notre géographie » la trilogie du sang, du drapeau et du sol.

Ainsi, comme le montre l’historien Étienne Copeaux, Erdogan répète à la foule du 7 août ce qu ’elle a appris dans les manuels scolaires inoculant un nationalisme religieux et raciste.


Solidarité avec tous les « gavurs »
Une féroce répression est engagée dans tous les milieux, enseignants, étudiants, syndicalistes, journalistes, avocats, contre tous ceux accusés d’être les « forces du Mal », des « traîtres à la nation », des « infidèles ». Beaucoup courent un grave danger pour leur liberté et leur vie.
Nos compagnes et compagnons anarchistes sont particulièrement menacés, car depuis longtemps il ont eu le courage de dénoncer le rôle de l’État et de la religion dans le contrôle des populations, de développer un mouvement anti-militariste, de soutenir le peuple kurde, notamment au Rojava syrien, dénonçant et s’opposant à l’appui du gouvernement turc aux milices islamistes.
Ils ont besoin de notre solidarité et de notre aide concrète.

Élan noir

Pour en savoir plus :
Blog d’Étienne Copeaux http://www.susam-sokak.fr/
Site http://www.kedistan.net/
Livre d’Aurélie Stern, L’antimilitarisme en Turquie
Radio Libertaire : émissions du 8 novembre 2010, 9 février 2015, 7 mars 2016 accessibles sur
http://trousnoirs-radio-libertaire.org/
Étienne Copeaux sera sur Radio Libertaire le lundi 26 septembre de 16 H à 18 H.
PAR : Elan Noir
SES ARTICLES RÉCENTS :
Nirradieux ni maîtres !
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler