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Chroniques du temps réel
par Bernard le 8 février 2016

Troisième démarque

Madame Lambda ne sait plus où elle a mis sa bobine de fil blanc. Devant elle, sur la table, un vêtement complètement déstructuré. De l’autre côté de la table, le visage de premier de la classe du trieur d’infos coincé dans la télé.

Madame Lambda pense à un magicien de sa jeunesse… Garcimore ou un nom comme ça… Pour l’instant il est question de 500 000 chômeurs condamnés à une formation forcée sur des   "métiers d’avenir" aussi improbables que "désamianteurs de tabernacle", "aiguilleurs du net" ou autres "diffuseurs de touvabianisme"

Madame Lambda pense au magicien par association d’idées… 500 000 chômeurs en formation, ce sont 500 000 demandeurs d’emploi de moins en catégorie A…



Madame Lambda ferme un œil, vise en tirant légèrement la langue et fait passer le fil blanc retrouvé dans le chas de son aiguille… Le vêtement en lambeaux devant elle semble s’impatienter. A la télé, on annonce l’actualité des soldes, troisième démarque. Madame Lambda hausse les épaules, pas les moyens d’aller dépenser de l’argent dans des vêtements alors elle répare ou tente de le faire.

Devant elle, sur la table, la chemise en lambeaux de son mari. Une chemise victime d’un accident du travail…



Madame Lambda revoit ces images télévisées. 5 octobre 2015, comité central d’entreprise d’Air France. Les travailleurs montent en température, on doit officialiser la disparition de 2 900 emplois. Les trieurs d’infos de l’époque avaient misé sur le seul fait du DRH malmené (plus un cadre ainsi que deux vigiles) et de sa chemise en lambeaux. Ensuite la routine, quatre salariés cueillis à leur domicile "sans incident" au petit matin comme des criminels, un cinquième interpellé un peu plus tard tandis que une sixième personne va se jeter dans la gueule des loups en répondant à une convocation : Les six placés alors en garde à vue, le patronat est sauvé…









Madame Lambda se demande ce qu’est devenue la chemise du DRH. Devant elle, la chemise de son homme à elle. Dans d’autres circonstances, Monsieur Lambda aurait surement proposé à Madame un petit troc de services… « Tu me répares ma chemise et je prends deux de tes tours de vaisselle… »

Faut dire que Monsieur Lambda, il n’est pas très habile de ses doigts pour les travaux fins.

La preuve, cette chemise en lambeaux qu’il faut réparer parce que pas les moyens d’en acheter une autre, même en solde. Les taches rouges sur la chemise, c’est le sang de Monsieur Lambda… ça ne pardonne pas une manche mal remontée sur une chaine de montage…

Madame Lambda ira voir son homme demain à l’hôpital "service des coutures de doigts en tous genres"…



Madame Lambda se demande à quoi pensaient les salariés d’Air France le 10 octobre après avoir appris l’arrestation de leurs collègues. Monsieur Lambda, lui, le 12 janvier dernier, il avait la tête ailleurs.

Il pensait à tous ses potes d’atelier, ses anciens collègues -750, excusez du peu – restés sur le carreau, le nez dans les journaux page des offres d’emploi. Il pensait, avec un sentiment de culpabilité, à la chance qu’il avait eu de s’en sortir. Il pensait surtout aux huit collègues condamnés par l’ajustice socialiste à neuf mois de prison ferme pour avoir en janvier 2014 "invité" le directeur des ressources humaines ainsi que le directeur de la production  dans les locaux de l’usine, une trentaine d’heures…

L’usine Goodyear d’Amiens-Nord était alors occupée par plusieurs dizaines de salariés. Quelques jours après cette  "invitation", l’usine fermait ses portes entraînant 1.143 licenciements.



Madame Lambda pense à son homme, un peu trop, se pique le doigt. Rien à voir avec son accident à lui quand, la tête ailleurs, il avait laissé ses doigts trop près d’un truc qui fait trop mal.



Les trieurs d’infos n’ont pas parlé de la chemise de Monsieur Lambda. Ni de ses blessures, d’ailleurs…



Madame Lambda regarde la chemise, en lambeaux comme la vie de tous ces déclassés, pas rentables, obsolètes… Elle pense aux DRH qui jouent avec des humains devenus ressources comme de bons magasiniers à la botte de leur direction et des actionnaires. Elle pense aux soldes qui vont se terminer alors que l’on continuera à brader des salariés.



De l’autre côté de la table, rappel des titres, le trieur d’infos dans sa belle chemise nous réchauffe les 500 000 futurs formés. « Abracadabra et hop 500 000 pauvres bougres dans le coffre à double fond… »

On arrête la grande illusion. La seule façon imparable de supprimer le chômage, c’est de supprimer le salariat.

PAR : Bernard
Groupe d’Aubenas de la Fédération anarchiste
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