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Philosophie-sociologie
par Guy Girard le 26 août 2017

NON LOIN DU PHALANSTERE, L’IGLOO AFRICAIN

Pour développer sa critique impitoyable de la société de son temps et pour inventer les remèdes susceptibles de garantir à l’humanité le passage de cette misérable civilisation où tout n’est qu’ «indigence, fourberie, oppression, carnage » à l’ordre futur d’Harmonie – qui pour nous se confond avec l’Anarchie – , Charles Fourier préconisa ces deux procédés que sont le doute absolu et l’écart absolu. L’écart absolu est le plaisir redoutable de ne pas penser selon les « sciences incertaines » et les « théories connues » qui constituent cette ignoble idéologie dominante qui va répétant qu’il n’y a pas d’alternative, pas plus au capitalisme qu’au retour des étoiles filantes en chaque début du mois d’août… Le doute absolu quant à lui est une mesure de salubrité mentale face au mensonge organisé de ce qu’on nomme aujourd’hui le spectacle. Certes Descartes tenait déjà que la « liberté de douter » est essentielle, mais Fourier lui reprocha, à lui et à ses successeurs, de n’en avoir fait que piètre usage dans le domaine de la métaphysique plutôt que de l’avoir appliquée à critiquer le bien-fondé de « cette civilisation qui traîne tous les fléaux à sa suite ». Oui, quelle allure prendrait ce monde si l’on se prenait à douter vraiment de la nécessité de ce théâtre de pantins sur la scène duquel nos vies se déroulent cependant que côté cour s’agitent insensés les petits hommes gris, obéissants tous, du plus riche au plus misérable, à leurs idoles déréalisantes et que côté jardin, dérive vers nous un sixième continent fait de déchets nucléaires, d’œufs contaminés, de tomates transgéniques et de ces belles prothèses dernier cri remplaçant le si ringard cerveau humain !

Aussi j’apprécie assez cet aphorisme de Les Coleman : « Doute : ce dont il faut être convaincu. » Et comment mieux s’en convaincre qu’en s’assurant que le doute est d’autant plus dynamique et dynamisant qu’il s’accompagne de la puissance de l’humour ? De l’humour noir particulièrement, tel qu’il fut salué par André Breton, ou aussi bien de son voisin sur la lande battue de tempêtes de la provocation mentale, qu’est le nonsense. Le surréaliste anglais Les Coleman (1945-2013) n’en a certes pas manqué et le petit livre, bilingue, « Brève histoire de l’igloo africain », récemment publié par les éditions du Grand Tamanoir, en offre réjouissant témoignage. Michel Rémy, qui a traduit ce recueil d’aphorismes avant de le préfacer, décrit Coleman comme un « essoreur de mots ». De mots mais d’images également (et il y en a quelques- unes dans ce livre) puisque Les Coleman, comme ses amis surréalistes, et notamment Anthony Earnshaw et Marcel Mariën, avait recours aussi bien à l’écriture qu’au dessin, au collage comme à la fabrication d’objets pour explorer l’étrangeté du monde dans sa banalité même, et retourner l’infamie de celle-ci contre ses promoteurs. En cela, sa façon de faire le procès de la réalité est à la croisée d’une influence spécifiquement anglaise, celle de ces maîtres du nonsense que furent Edward Lear et Lewis Carroll, et d’une seconde, plus récente, qu’est le surréalisme tel qu’il fut pratiqué à Bruxelles par Magritte et ses compagnons. La forme aphoristique faisait d’ailleurs la prédilection de Louis Scutenaire ou de Marcel Havrenne : façon de serrer l’évidence poétique en peu de mots qui nous dédommage aisément de cette mode increvable du haïku chez les poètes franchouillards…

Les aphorismes de Les Coleman sont, selon Michel Rémy, ceux d’« un logicien de l’illogique ». Ils sont aussi bien ceux d’un grand observateur du possible et de l’impossible, du pensable et de l’impensable, vastes territoires mentaux dont l’absence, si par paresse mentale ou pusillanimité intellectuelle nous n’avions aucune idée de leurs dérives dans l’imagination utopique, grèverait tragiquement tout essai de repenser le monde pour pouvoir le transformer révolutionnairement. Ainsi est la nécessité de la poésie. Ainsi sont nécessaires ces propositions, ces assertions, ces questions de Les Coleman qui sont celles d’un homme qui a gardé ses yeux d’enfant pour deviner à l’horizon l’enfance du monde. Tel aphorisme met en cause les lois du monde physique : « Un arc-en-ciel nocturne. » Un autre souligne la disproportion entre les causes et leurs effets : « Un tremblement de terre a fait tomber le château de cartes ». De telle sorte que l’extraordinaire est alors possible : « Une espèce très robuste de rosier grimpant a atteint le sommet de l’Everest ». D’autant plus possible qu’à l’inverse, le constat de certaines évidences paraît alors d’une redoutable naïveté : «Midi et minuit sont voués à ne jamais se rencontrer ». Mais passé ce seuil, peut être posée cette question que n’entendra quiconque n’a pas un tant soit peu l’intelligence du merveilleux : « Pourquoi les oiseaux ne chantent jamais faux ? »

Mais n’avons-nous pas réduit la nature à n’être que ce qui échappe encore à la dévorante activité humaine ? Ah ! Nous sommes entrés dans l’anthropocène et osons prévoir les conséquences d’un désastre écologique parmi d’autres : « Le jeudi soir, la piscine est réservée aux requins ». Désastre dans la responsabilité duquel il ne faut pas oublier l’imbécile mythe chrétien du péché originel pesant sur la création. Les Coleman, à l’instar de Benjamin Péret, se moque des calotins et de leurs étranges manies, comme celle-ci : « Devant le tribunal, il demanda que soient prises en considération les vingt-neuf autres attaques à mains armées de Bibles » ou celle-là qui sans doute frise le blasphème : « Un cercueil fabriqué à partir de crucifix recyclés ».

Reconsidérer le monde des objets avec lesquels nous vivons quotidiennement est source aussi bien de révolte (non soumise, elle, à obsolescence programmée !) que de rêverie. Nos rêves nocturnes aiment jouer avec des résidus de l’ancestrale pensée animique et un tel aphorisme nous permet de douter de la distinction que nous pensons irréfutable entre les êtres humains et le monde des objets : « Les chaises étaient assises autour de la table à attendre patiemment qu’elle se mette à parler ». Mais qu’est-ce qui va parler ? Ne serait-ce pas le langage lui-même qui en a de bien belles à dire, pour peu que l’on s’émeuve de ce qu’il a de singulier et de singularités ? Admettons d’abord : «On pense qu’on pense qu’on pense ». Mais ensuite, viennent les questions majeures : « Est-ce que pêle-mêle est la même chose que mêle-pêle ? » Non, s’il faut en croire le correcteur d’orthographe automatique de mon ordinateur, qui souligne pêle en rouge. Le langage est donc bien objet du pouvoir ; et les mots devraient-ils être toujours assujettis à leur sens ou bien ne leur accorderions-nous pas de revendiquer d’autres significations, comme nous revendiquons de ne pas être réduits au seul signalement de notre passeport ? Qu’ils prennent exemple sur l’« anagramme : mot vide de sens qui prend soudain du sens ». La pensée se libère en découvrant que les mots en disent toujours plus qu’ils ne le semblent. Et cela à tel point qu’arrive un moment où l’on s’aperçoit que : « La seule différence entre les mots est qu’ils s’écrivent différemment. »

Doute absolu, écart absolu…

Tout est à réinventer : un autre regard sur le monde, un autre sens à la vie. Cela implique de penser une éthique nouvelle. Or celle-ci ne saurait advenir sans que ne soit prise en considération cette impertinente affirmation de Les Coleman : « Faire le bien, c’est la mauvaise façon de faire le mal ».

Les Coleman : Brève histoire de l’igloo africain, édité et traduit par Michel Rémy, éditions Le Grand Tamanoir, 75, rue Bellevue, 14000, Caen. 100pages, 12 euros.
PAR : Guy Girard
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