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par CRML le 18 juin 2016

Kostadinka Kuneva : pourquoi rester debout ?

L’histoire de Kostadinka Koùneva est à peine imaginable. Elle quitte la Bulgarie, pour venir faire soigner son fils, atteint d’une grave maladie cardiaque, à Athènes. Pour vivre, Kostadinka commence par travailler comme agent d’entretien. Puis, c’est grâce à sa sa mère qu’elle réussit à se faire embaucher par Oikomet, une société privée qui s’occupe du nettoyage du parc immobilier et du matériel roulant de la ligne de métro Athènes-Le Pirée.
Oikomet emploie de nombreuses femmes étrangères à des salaires de misère. Kostadinka est soumise comme les autres à des conditions de travail qui ne respectent pas les droits fondamentaux des salariés. Elle ne se résigne pas pour autant. Elle entreprend, en même temps que l’apprentissage de la langue grecque, une recherche des textes juridiques référents et en vigueur (et ceux non appliqués) au sein des pays européens
Par son sérieux, elle devient secrétaire générale du Syndicat des agents de nettoyage de l’Attique (région d’Athènes), est très appréciée de ses collègues, mais se fait de plus en plus mal voir de son employeur et des responsables syndicaux qui finissent par trouver qu’elle pousse jusqu’au zèle son combat pour la justice sociale. De fait, après avoir été intimidée par Oikomet, elle se fait agresser par des personnes anonymes qui aspergent son visage d’acide et la condamne à des années de traitements. Non politisée, dans l’acceptation courante du terme, mais mue par une volonté d’acier, elle ne baisse pas pavillon et finit par accepter, après un premier refus, d’être sur la liste Syriza aux élections au Parlement européen, et devenir ainsi députée grecque à Strasbourg, à la condition du deal suivant : respecter son indépendance, afin de continuer son combat et se consacrer entièrement aux questions sociales.





Le Monde libertaire : Kostadinka, après l’aventure qui vous est arrivée et toutes ses conséquences dans la vie quotidienne, quelle force vous a poussée à ne pas baisser la tête et à continuer le combat ?

Kostadinka Koùneva : J’aime beaucoup les êtres humains, mais aussi les animaux et la nature. J’ai une approche très « zen » de la vie. C’est d’abord cette force qui m’a aidée après mon agression à ne pas céder aux pressions. Ensuite, c’est tout l’amour que j’ai reçu en témoignage et les nombreux gestes de solidarité. Ils se sont exprimés dès mon séjour à l’hôpital, puis durant ma convalescence et mes soins, à la maison, à Athènes. Ma chambre à l’hôpital était couverte de dizaines de bouquets de fleurs. Sous mes fenêtres, des inconnus venaient crier : « Kostadkinka, n’aie pas peur, tu n’es pas toute seule ». Je me suis aperçu qu’il y avait parmi eux beaucoup de libertaires. Mais ensuite, comme il fallait s’y attendre, les partis politiques traditionnels ont commencé à me contacter. Et comme je me suis toujours méfiée de la politique, j’ai bien senti de leur part une certaine « récupération » de mon « affaire ».

ML : Quand vous êtes arrivée en Grèce pour y faire soigner votre fils, vous ne parliez pas grec et vous avez été contrainte de prendre n’importe quel petit boulot ?

K : C’est exact. Mes diplômes d’histoire et d’ethnologie ne m’ont servi à rien. Pendant le temps nécessaire à tous les tests médicaux pour mon fils et la décision des médecins sur le traitement approprié, c’était ma mère qui nous a soutenus financièrement. Ne parlant pas la langue, il m’a tout d’abord fallu apprendre le grec afin de trouver un travail. Dans l’urgence, j’ai travaillé dans le super marché "Bazar", puis, grâce à ma mère, j’ai pu intégrer la société privée qui s’occupe du nettoyage du métro Athènes-Le Pirée, où seulement 5 % du personnel est grec. Il n’y avait pas de syndicat, mais j’avais une expérience des textes européens en matière de droit du travail dans les pays de l’Union. Je me suis syndiquée et j’ai poussé mes recherches ; je me suis même rendue au ministère du Travail à Athènes, pour connaître mes droits et ceux de mes collègues immigrées. Les fonctionnaires m’ont renvoyée vers les syndicats.

ML : Comment avez-vous commencé à collecter des informations sur vos droits ?

K : Quand je suis devenue secrétaire générale du syndicat des employés du secteur du nettoyage du privé, j’ai eu accès à sa structure juridique qui est bien organisée et j’ai commencé à rassembler des informations sur le droit du travail en Grèce. Ce que je n’arrivais pas à trouver par le biais des organisations politiques. Seul à ce moment-là, le petit parti Syriza s’est intéressé au sujet, mais sans pour autant pouvoir faire grand-chose de concret. Les organisations syndicales étaient très prudentes à mon égard, puisque je n’étais pas grecque. J’ai donc continué, avec l’aide de mon syndicat, à faire mes recherches avec le soutien de la Fondation de la Sécurité Sociale de l’état Grec, ainsi que le Service de l’Inspection du Travail, durant deux années, pour rassembler des faits tangibles actant du non-respect du droit du travail dans cette entreprise de nettoyage. J’ai confié les résultats de mes recherches à l’Institut des Recherches Scientifiques de la Confédération Générale des Travailleurs Grecs. Cela s’est su : je n’ai donc pas tardé à entrer en conflit avec la direction d’Oikomet.

ML : A ce propos, quelles étaient vos relations avec les salariés et la direction ?


K : Excellentes avec mes collègues, mais naturellement beaucoup moins avec la direction. Notamment à partir du moment où elle a compris que mon but était de protéger les salariés. Mes rapports avec la direction devenant de plus en plus conflictuels, notamment au sujet des horaires (car j’avais demandé des horaires spécifiques pour pouvoir m’occuper de mon fils malade dans la journée). J’ai eu droit à des intimidations diverses. Enfin, pour me faire taire, ils en sont arrivés à « l’exemplaire solution » de l’agression physique.


Les semaines qui ont précédé son agression à l’acide dans la nuit du 22 au 23 décembre 2008, Kostadinka Koùneva lutte pour que son employeur verse enfin à ses collègues des arriérées salariales et la prime de Noël. Pour cet employeur qui n’arrive pas à la convaincre de quitter son poste, c’en est trop. Il opte alors pour une solution plus radicale : licencier tout d’abord la mère de Kostadinka, employée dans la même entreprise, puis, multiplier les menaces téléphoniques quotidiennes. Kostadinka remarque alors qu’elle est suivie et demande à son employeur qu’il l’affecte à l’équipe de jour. Il refuse. Elle exprime ses craintes à la police, à la Confédération Générale des Travailleurs Grecs et aux syndicats en Europe qui la soupçonnent d’exagérer et négligent sa protection. Au petit matin du 23 décembre, alors qu’elle quitte son travail, elle est abordée par deux inconnus qui lui aspergent le visage d’acide sulfurique concentré. Elle perd un œil quand la vision de l’autre baisse. Elle souffre de graves lésions aux cordes vocales et à la trachée. Elle suit un programme spécial de réhabilitation à Paris. Le crime donne lieu à une enquête qui dévie sur sa vie privée, et vite bouclée. Grâce à une campagne des mouvements Grecs et d’Amnesty International, celle-ci est ré-ouverte, mais toujours pas aboutie...



Le Monde libertaire : Après votre convalescence et vos longs traitements chirurgicaux en Grèce et en France, vous avez été approchée une première fois en 2009 par Syriza, qui vous a proposé de vous présenter aux élections européennes, mais vous avez refusé et n’avez accepté de le faire qu’en 2014. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Kostadinka Koùneva : Il faut se rappeler que mes premiers contacts avec les militants de Syriza, qui était alors un conglomérat de petits partis, remontent à mes premières actions syndicales. Mais en 2007, comme je vous l’ai dit, si j’étais énormément investie dans l’action syndicale, je me méfiais des partis politiques. Ce n’est qu’en 2014 que j’ai fini par accepter la proposition de Syriza, car j’avais constaté entre-temps que la condition des salariés s’était beaucoup dégradée et les exposait à de plus en plus d’arbitraire. Constatant que 85 % des lois nationales sont issues de l’Union Européen et que personne ne bougeait malgré les injustices partout, quand ma santé s’est stabilisée, je me suis dit : « c’est là-bas qu’il faut être ». J’ai donc accepté la proposition de Syriza.

ML : Sous quelles conditions ?

K : Justement, j’ai été très claire avec Syriza : j’ai accepté leur proposition de me présenter sur leur liste, mais avec la garantie de rester indépendante (je tiens à préciser qu’ils ne m’ont d’ailleurs jamais demandé de voter pour eux…), sous la forme d’un partenariat et d’être libre de choisir mes collaborateurs sans aucune obligation envers le parti. J’ai donc, depuis deux ans, une équipe de neuf collaborateurs de qualité que j’ai recrutés moi-même (quatre à Bruxelles ; cinq à Athènes), avec laquelle je m’efforce de présenter des propositions et de prendre des initiatives en faveur des individus «sans voix» en Grèce et en Europe. Si j’ai ma propre opinion sur la dette grecque et des divergences avec les dirigeants de Syriza, ils n’en respectent pas moins ma différence et mon indépendance.

ML : Quelles sont les propositions sur lesquelles vous travaillez ?

K : Nous avons entrepris un grand travail au sujet du travail au noir. Depuis 1989, cette notion n’est pas ajustée juridiquement de façon formelle dans l’UE afin d’intégrer toutes les formes de ce phénomène. Une de mes propositions a été adoptée: la nécessité d’une nouvelle définition du travail au noir. Nous avons adopté un rapport au Parlement Européen, qui sollicite l’établissement d’une plateforme européenne de lutte contre le travail non déclaré, en collaboration avec les partenaires sociaux et les autorités dans les divers pays européens. Nous sommes en train de la constituer. Nous venons d’adopter également mon rapport sur les conditions de travail des femmes de ménage, auxiliaires de vie et gardes d’enfants chez les particuliers et les répercussions dans leurs familles. Il s’agit d’une large catégorie des travailleuses qui vivent dans l’ombre sans aucun droit et qui sont susceptibles de mal traitement. Nous avons travaillé en collaboration avec tous les acteurs qui ont accomplis un travail qui conduira à une régularisation de ces professions et nous avons proposé une série d’actions multiples pour rendre à ces femmes tous leurs droits de travail et sociaux. Mais, nous essayons aussi d’insuffler la création de nouveaux syndicats sous la forme de coopératives autonomes et en autogestion pour l’instant. Seulement six ont signé, alors qu’il en faut vingt-et-un. Ceci devrait plaire aux libertaires… [Petit rire]… Nous souhaitons aussi nous attaquer aux lobbies des entreprises qui font barrage à toute évolution sociale, afin de les répertorier et d’en faire une liste noire. Je dois reconnaître que notre cellule de travail n’est pas toujours d’accord avec les positions de Syriza, mais jusqu’à présent, nous vivons dans un respect mutuel. Enfin, nous sommes très actives avec d’autres collègues du parti de la gauche au sein du Parlement Européen sur l’économie solidaire.

ML : Kostadinka, votre histoire nous laisse sans voix, ainsi que votre force et votre détermination. Vous n’avez jamais peur d’avancer ? Nous vous laissons le dernier mot, en vous remerciant d’avoir bien voulu répondre à notre sollicitation.

K : Il faut toujours aller de l’avant. Je ne veux penser qu’au positif et ne surtout pas rester dans le théorique, faire avancer les choses, les mettre en place pour aller toujours plus loin dans le respect de l’individu et surtout des plus fragiles. La peur nous traîne en arrière. La peur prive de la liberté et à ce moment-là, l’esprit n’est plus constructif.

Propos recueillis par Patrick Schindler, groupe Botul de la Fédération anarchiste,
Merci à Illios Chailly, traduction Grec/Français.
PAR : CRML
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